LOl
Doinyo Lengaï, situé dans le Nord de la Tanzanie, non loin des fameuses
réserves animalières du Serengeti, est un volcan hors du commun. Cest
en effet le seul de la planète à émettre des carbonatites, laves riches
en carbonates de sodium, fer et calcium, alors que tous les autres
volcans du globe crachent des laves essentiellement siliceuses. Cette
composition chimique particulière se traduit par l'émission d'une
lave noire et très fluide lorsqu'elle est en fusion, devenant blanche
comme neige en refroidissant. Pour nous aider dans notre entreprise,
nous contactons Mike Peterson, un Américain organisant des safaris
pour les touristes du monde entier venus admirer la faune africaine.
Il nous explique le programme des quatre jours nécessaires à notre
expédition. Il nous faudra une journée à travers la savane pour atteindre
le pied du volcan et y installer notre bivouac.
Dans le milieu de la nuit, nous entamons lascension des
pentes démesurées de la montagne. Cinq heures defforts soutenus
avant que le soleil néclaire peu à peu la campagne brûlée, couronnant
le pied du volcan. Un dernier mur immense de roches blanches se dresse
maintenant face à nous et protège laccès au sommet du volcan.
Ici, la végétation a pratiquement disparu et les pluies ont consolidé
les couches de cendre grise comme de grandes dalles de ciment. Mais
parfois, le simple poids du corps suffit à casser net ces plaques
qui glissent alors sur la pente en s'émiettant. Il faut alors planter
le bout de la chaussure dans la cendre consolidée et s'accrocher ainsi
au terrain...! Quelques pas encore et j'arrive dans une zone très
fracturée. Le soufre a jauni toutes ces plaies béantes qui déchirent
les bords du cratère, lenfer nest plus très loin. |
|

| Du
sommet, un décor surnaturel s'est ouvert à mes yeux ébahis.
Le fond blanc du cratère n'est qu'à une quarantaine de mètres
sous mes pieds, il a environ 300 m de diamètre. Des hornitos
géants dressent leurs tours de pierre vers les nuages frôlant
la cime du volcan. Là-bas sélève un véritable minaret
de 25 m de haut. Plus loin, un groupe de trois autres tours,
au sommet tronqué et soufré, semble monter la garde. L'un d'eux
est creusé d'une large gueule noire. Au centre, un troisième
donjon de lave, plus petit, attire mon attention : il a la couleur
de l'ébène et de son pied, de grandes traînées de lave noire,
donc fraîches, très ramifiées, se sont étalées sur le plancher
gris du cratère. De faibles souffles d'explosion parviennent
jusqu'à mes oreilles. Le Lengaï est donc bel et bien en activité,
un événement inespéré, une chance exceptionnelle et rarissime
car en cette année 1991, très peu dinformations filtrent
sur lactivité de ce volcan du bout du monde... |
|
Son cratère était mort depuis la forte éruption
de 1966 qui avait laissé un gouffre énorme trouant le sommet de la
montagne. En 1983, la lave est réapparue pour la première fois dans
le cratère et depuis, elle le remplit peu à peu.
Je pars rejoindre mes compagnons déjà au fond, ridicules échelles
humaines à coté des hornitos géants. Bientôt je foule le sol
dun autre monde où très peu d'hommes avant moi se sont aventurés.
Le plancher du cratère nest quun empilement dinnombrables
petites coulées d'un blanc étonnant. Le hornito en éruption
est en fait un ensemble de clochetons de lave formant une masse irrégulière
de roche de quelques mètres de hauteur. Les dessins qui ont finement
sculpté la pierre rappellent ceux formés par la cire figée le long
d'une bougie, preuve de lextrême fluidité de ces laves. Au milieu
du mur actif, deux orifices sombres laissent entrevoir la gorge du
volcan en fièvre. Des crachats fréquents projettent horizontalement
de la bave argentée qui se disloquent en postillons de plomb sous
l'impulsion des gaz et retombent à quelques mètres de là, déjà solidifiés.
Simultanément, une petite coulée de mélasse en fusion divague sur
les laves plus anciennes. Soudain, une véritable cascade au débit
soutenu dégorge une lave grise. Du gaz s'en échappe sous la forme
d'une myriade de petites bulles qui crépitent et donnent à la lave
un aspect moussant. La cascade a presque un mètre de large et alimente
en contrebas de nombreuses coulées qui se déploient en éventail. J'observe
là, en miniature et en accéléré, ce qui se passe lors des grandes
éruptions effusives sur des volcans plus classiques à lave rouge :
c'est fantastique...
La lave est noire comme de l'huile de vidange. Elle file à
vive allure dans de petits canaux et, lorsque le débit augmente, ceux-ci
débordent, rehaussant leurs berges qui finissent parfois par se rejoindre
pour former un minuscule tunnel... La lave liquide sengouffre
alors dans ces boyaux solidifiés pour reparaître à lair libre
quelques dizaines de mètres plus loin. Très fluide aussitôt sortie
du sol, la coulée dessine des plis, des cordes ou des tripes, mais
rapidement coagule, sépaissit et prend la texture du ciment
frais grumeleux et plus visqueux. Sa course est alors freinée et elle
progresse de plus en plus lentement, comme les chenilles d'un bulldozer.
Puis, trop refroidie, la coulée s'arrête, à bout de souffle. Moins
de cinq minutes après s'être figée, elle prend déjà la teinte brune
du chocolat au lait. Quelques heures plus tard, elle aura totalement
blanchie. |
|

Le
hornito saigne en abondance. Soudain le débit augmente
dangereusement au niveau de la cascade. La pression est telle
que la lave jaillit violemment, formant un épais rouleau au
niveau de la résurgence. Une véritable marée noire nivelle la
base de lédifice. Je ne sais plus où donner de la tête.
Je coure, je photographie, jadmire hébété cette nature
en fièvre, ne prêtant plus attention à ces flaques de lave qui,
soudain, sétalent sans prévenir et pourraient mengluer
les pieds. Bientôt jassiste à la naissance d'un petit
hornito.
La lave a commencé par mousser d'un petit orifice, tel
celui quon aurait pu percer dun seul coup de pioche
sur le plancher du cratère. Puis, le liquide jusqu'alors argenté,
devient d'un noir d'encre et jaillit du sol en petits jets saccadés.
Il alimente une coulée si liquide et si chaude que des bouillonnements
crèvent sa surface qui ondule sous les saccades de la source.
Mais petit à petit, lactivité change. Les gaz projetèrent
maintenant ce pétrole sous forme de longs filaments très fluides
qui sélèvent en tournoyant à hauteur dhomme et retombent
autour de la bouche. Ainsi se construit progressivement une
taupinière de lambeaux de lave soudés à chaud les uns aux autres.
Les explosions se succèdent à un rythme effréné. Attiré sans
retenue par l'extraordinaire phénomène, je m'approche toujours
plus près pour regarder dans la gorge même du hornito...
L'activité explosive se calme doucement. La lave a repris
sa couleur argentée et se met à mousser à l'intérieur de la
marmite. La force des gaz parvient encore à soulever quelques
épaisses giclées d'écume, puis un dynamisme effusif se remet
en place. Cette fois, lorsque la pression augmente, la lave
gonfle en grésillant dans cette sorte de cloche à fromage et
déborde exactement comme le fait du lait bouilli qui se sauve
d'une casserole. Chaque débordement en rehausse les bords et
génère une petite coulée qui s'échappe rapidement sur le plancher
du cratère. Puis, dans un ultime gonflement, la lave se fige,
colmatant le petit cratère. Le hornito sest ainsi transformé
en une sorte de cloche minérale.
Quelques
mètres plus haut, sur le grand centre actif, la cascade continue
à dégorger sa lave grise. Son débit soutenu mais fluctuant,
alimente plusieurs canaux qui amènent la mélasse en fusion loin
sur le plancher du cratère. Mais soudain, la source se déplace
de quelques mètres en contrebas. Désormais, la lave jaillit
directement du canal avec une force exceptionnelle. Telle de
l'eau sous pression qui s'échappe d'une lance à incendie, la
lave est projetée horizontalement par saccades jusqu'à 5 m de
distance. Une flaque de carbonatite s'accumule rapidement au
pied du hornito que j'ai vu naître. Elle clapote et ondule
sous la violence du jet de lave qui l'alimente. Ainsi, la petite
cloche commence à disparaître sous une gangue minérale et il
est fort à parier que les visiteurs suivants ne verront plus
aucune trace de ce que fut cette activité exceptionnelle... |
|
|