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Certains volcans sont redoutés par les populations
vivant à leurs pieds car leur histoire est jalonnée déruptions
parfois catastrophiques et meurtrières. Dans ce domaine, le Merapi
est tristement célèbre. Il dresse un imposant cône à près de 3 000
m daltitude au-dessus de la plaine fertile de Yogjakarta et
fait régner la terreur sur cette contrée de Java, en Indonésie. Cest
en effet lun des rares volcans de la planète a être en activité
quasi constante. Depuis des lustres, un effrayant dôme de lave pâteuse
et noir engorge son cratère et pousse sans relâche tel un énorme champignon.
Par une brèche impressionnante, le dôme bascule dans le vide et sécroule
régulièrement en spectaculaires avalanches incandescentes générant
parfois de redoutables nuées ardentes qui dévalent la montagne et
détruisent tout sur leur passage. Les milliers dhabitants qui
vivent ainsi au pied de la montagne savent quune véritable épée
de Damoclès est accrochée au-dessus de leur tête. Cest le prix
à payer pour pouvoir profiter de la grande fertilité des sols nourris
par les cendres du volcan. Depuis 1992, un nouveau cycle dactivité
a démarré au Merapi. Dès lors, une expédition vaut la peine dy
être menée.
A Kaliurang, dernier village construit sur le flanc
Sud du volcan, jentre en contact avec le directeur de lobservatoire.
Le volcan sest calmé depuis sa forte activité des mois passés.
« Pas de lave rouge... » mavoue-t-il... Je
suis sceptique. Dans la matinée, nous partons découvrir un belvédère
au bout du village. Et lespoir renaît. La montagne resplendit,
immense, frappée de plein fouet par un soleil radieux.
Le
dôme de lave, sombre, énorme, occupe presque tout le sommet du Merapi
en partie noyé sous un gros panache de gaz. Le belvédère est aménagé
près du canyon qui a canalisé une nuée ardente crachée par le volcan
en 1994. Ces nuages de gaz à haute température qui maintiennent en
suspension de la lave pulvérisée et charrient des blocs de toutes
tailles, sont de loin le phénomène volcanique le plus dévastateur.
Rien ne résiste à une nuée ardente. Au milieu de la végétation qui
a progressivement repris possession des lieux, des arbres calcinés
dressent leur tronc noirci et ébranché vers le ciel. Dans le lit de
la rivière, une fourmilière humaine construit un barrage en béton
destiné à contenir les coulées boueuses qui, à la saison des pluies,
se forment avec les quantités parfois énormes de cendre accumulées
sur les flancs du volcan. Au dessus du village, je découvre un petit
parc dattraction abandonné. Ici, des enfants jouaient lorsque
la nuée tragique de 1994 a dévalé la montagne, et plusieurs victimes
sont tombées sous le feu du volcan. Lendroit est maintenant
lugubre, balançoires et toboggans sont attaqués par la végétation.
Soudain, juste sous le dôme de lave, un panache de suie se développe
et court rapidement dans la pente. Cette traînée de poussière rectiligne
ne laisse planer aucun doute sur ce qui vient de se passer : cest
bien le dôme de lave qui sécroule et, vue la distance où nous
nous trouvons, lavalanche dévale les flancs sur au moins 2 000
m ! Dans lheure qui suit, plusieurs autres éboulements se déclenchent.
Cest bien dici quil faut observer, la nuit venue,
lactivité du volcan. Le spectacle sera forcément au rendez-vous.
Nous organisons donc nos journées en conséquence. En
cette fin de saison des pluies, de toutes façons, le volcan se cache
chaque après-midi et lorage gronde, accompagné de pluies diluviennes.
Avec le soir, le ciel se dégage pour la nuit et la matinée. Cest
réglé comme du papier à musique, depuis des millénaires... Kaliurang
est en plus un séduisant village, loin de la fournaise et de la pollution
de Yogjakarta, et il fait bon y séjourner. Dailleurs, les indonésiens
ne sy sont pas trompés. Son climat et sa température agréables
lont transformé en un lieu de villégiature. Son altitude autorise
le développement de multiples espèces de fleurs et les jardins arrosés
et verdoyants abritent de superbes maisons, chefs doeuvres architecturaux
de tous les types de constructions rencontrées dans chaque région
de limmense Indonésie. Cest décidé, nous restons ici tant
que lactivité du volcan nous aura pas rassasiés.
De retour à notre hôtel, nous tentons de dormir laprès-midi
en prévision de notre nuit blanche. Mais il est difficile pour lorganisme
de briser un rythme de sommeil établi. Debout à 3 h du matin... Dans
le quart dheure qui suit, nous sommes au belvédère, appareils
photo en batterie, prêts à surprendre le volcan. Mais la déception
guette elle aussi. Seules trois avalanches incandescentes dintensité
variable ont déchiré les ténèbres de la nuit. Rien à voir avec les
pronostics établis dans la journée. Et du coup, je réalise... Actuellement,
la croissance du dôme nest plus assez rapide et la lave fraîche
a largement le temps de se refroidir avant dêtre entraînée par
un éboulement. Ainsi, la plupart des avalanches provoquées par
la poussée interne du magma arrivant près de la surface, se fait avec
du vieux matériel, donc invisible la nuit.
Nous déjeunons dans lauberge de jeunesse du village.
Et nous découvrons avec surprise que son gérant est aussi un « lava
tour operator ». Il nous explique que la nuit dernière, les
personnes quil a accompagnées sont revenues enchantées du spectacle
auquel elles avaient assisté : grondements du volcan, avalanches incandescentes,
le livre dor de lauberge confirme... Et dexpliquer
notre incrédulité justifiée. Le patron renchérit : le belvédère où
nous avons passé la fin de nuit est situé à plus de 6 km du sommet
du Merapi ; trop loin. Lui, emmène les touristes dans la zone interdite
à moins de 2 km du dôme actif. Nous sommes sceptiques. Mais, quand
nous interrogeons un Américain qui a participé à la randonnée, il
faut avouer que ses propos enthousiastes mettent leau à la bouche.
Nous nous laissons donc à nouveau tenter.
A 3 h du matin, nous partons avec notre guide. Il a
emmené une radio qui lui permet dêtre en contact permanent avec
lobservatoire de Kaliurang. Si les instruments scientifiques
enregistrent une brusque saute dhumeur du volcan, nous pourrons
être prévenus et sortir ainsi rapidement de la zones à risque. Nous
traversons le village endormi et pénétrons dans la forêt. Après une
grosse heure de marche, nous avons atteint le poste dobservation.
Le Merapi ne tarde pas à se manifester. Un gros point
dincandescence grossit au centre du dôme et une traînée irrégulière
de sang se met à couler dans un bruit sourd de blocs dévalant la pente.
Le gérant avait raison, le spectacle est plus impressionnant dici.
Une deuxième source de lave existe plus haut sur le dôme, cest
la plus active. Les avalanches quelle génère sont plus rapides
et les blocs rougeoyants sécroulent sur presque toute la pente
du volcan. Parfois, dans sa course, la traînée de feu sinterrompt
et reparaît plus bas. Ces « extinctions » traduisent
les bonds énormes qui perturbent la folle trajectoire des blocs. Lorsquils
retombent enfin, ils éclatent au sol et leur coeur incandescent soudain
mis à nu imprime à nouveau sur les ténèbres de la nuit une longue
balafre de feu. Déjà le guide nous presse de repartir. Il veut respecter
les consignes de son maître qui interdit de rester plus de 2 h dans
la zone interdite. Pas question pour nous de quitter notre poste avant
le lever du soleil. Résignation de lIndonésien. Nous avons eu
raison de nous obstiner, car cette nouvelle nuit dobservation
est la meilleure des trois que nous avons consacrées à épier le volcan.
Avant de regagner le village, le guide nous fait descendre
dans la gorge qua empruntée la nuée ardente de 1994. Cest
un spectacle de désolation. La végétation, les cocotiers, tous les
arbres ont été carbonisés. Le lit de la rivière est désormais encombré
de blocs rocheux parfois énormes arrachés aux flancs du volcan et
entraînés par le flot des gaz brûlants. La puissance de destruction
dune nuée dépasse mon imagination. De retour à lauberge,
le guide ayant fait son rapport, nous devons subir les réprimandes
du maître pour avoir transgressé les règles quil a fixées.
Mais nous nous en foutons... Venir de si loin pour observer un volcan
actif passe parfois par de tels excès !
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